Io Burgard, Smell of Moods

Prix Flair pour l’art olfactif – 1ère édition
avril/mai 2023, Le Consulat (75011 – Paris)

Perchés en haut du Consulat Voltaire, sur sa mezzanine, les quatre corps olfactifs de Io Burgard paradent. Ces drôles d’os blanchâtres forment avec langueur, nonchalance, hâte ou roideur, une vie tangible. Chacun de ces corps a un nom, se rapporte à une saison, exhale une odeur et détermine un organe. Réactualisation d’une théorie des humeurs (dont on attribue d’ailleurs faussement la paternité à Hippocrate alors que son histoire est bien plus vieille), ils retracent l’équilibre du monde, celui du cycle des saisons et celui des chairs.Moody, imperturbable, est un flegme aqueux qui garde la tête froide, il raconte l’hiver où tout est glacial et calme. Jumpy, au contraire, est le sang fougueux et exubérant. Il respire les fleurs et porte avec lui l’émergence du printemps : un cœur qui palpite. Lazy, l’atrabile, est mou : une rate en plein automne qui s’enfonce dans un canapé moelleux, projetant de ne jamais en sortir. Hoot, enfin est chaud comme le sont les corps ardents et joueurs de l’été, qui laissent à chaque instant s’exprimer le feu intérieur d’un foie qui s’enjaille. Avez-vous senti une odeur à la lecture de ses mots ? Si vous les lisez avant d’avoir éprouvé l’installation, approchez-vous, allez embrasser du nez ces corps de jesmonite, de plâtre, de filasse, d’acier et de paraffine. Imaginez-les vivre. La matière rend les personnages vivants notamment par les relents olfactifs que font exhaler les cires. Vous seriez presque invité à vous asseoir à côté de ces corps fantasques pour entendre leurs histoires. Moody, à la manière d’un Bartleby distingué, incarnation d’une forme de dandy asséché transpirant sa raideur dans des notes d’eau et de poussière, vous plongerait doucement dans la résistance. Jumpy, sentant les fleurs et le sexe et désignant l’être fougueux du printemps qui renait, réveillerait votre désir. Lazy, personnage nonchalant aux très légers relents d’après-rasage et aux cheveux gras empestant le sébum rance, vous ferait rire tant sa mollesse absurde pourrait évoquer celle du Dude de The Big Lebowsky ou d’Oblomoff. Et Hoot, vous raconterait ses nuits estivales d’adolescent.e.s passées à boire n’importe quoi, tant et si bien que son corps au petit matin transpire l’alcool et qu’une seule solution s’offre à iel pour se désaltérer : croquer dans une pastèque juteuse…Ces principes d’associations qui évoquent aussi bien des formes, des odeurs que des organes, construisent des caractères, des personnages tissés de multiples références. Des êtres. Tout comme il en va toujours dans le travail de Io Burgard, tout comme il en va toujours dans la pluralité des constructions de chacun.e d’entre nous. Ici, les hypothèses médicales viennent s’incarner dans des corps narrant des histoires, comme pouvait l’envisager Hildegarde de Bingen, grande herboriste du XIIe siècle et comme le préconise la médecine holistique considérant l’individu.e dans un ensemble lié aux autres et au monde. Alors les biographies intimes, inscrites dans les chairs, proposent une certaine représentation kaléidoscopique du vivant. Une voie manifeste de l’art lorsqu’il fait exhaler, dans une atmosphère commune, les senteurs des œuvres et des corps qui viennent à leur rencontre.

Sandra Barré

© Léa Guintrand


Le prix Flair pour l’art olfactif

Le prix Flair pour l’art olfactif est né de l’initiative du studio de création indépendant de parfums Flair et de son envie de soutenir l’épanouissement de l’art olfactif.

Constatant le tournant sensoriel de notre époque et observant particulièrement l’émergence des productions et des recherches sur la présence des odeurs dans l’art depuis le début du XXe siècle, il a semblé tout naturel au studio Flair de participer au déploiement de ces pratiques liant l’art, les odeurs et le parfum.

Engagé auprès de toustes les artistes souhaitant approcher la dimension olfactive, le prix Flair vise à promouvoir et à valoriser la richesse et la pluralité des expériences que permet le maniement des senteurs.

Publié par Sandra Barré

critique d'art • commissaire indépendante • chercheuse

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